Diagonale des Fous 2025 – CR de course

Départ prévu à 22h, j’en suis ravi car les courses de préparation ont respectivement commencé à 6h du mat (Trail Grand Ballon), 2h (Maxi Race) et 5h (UTCAM) et à chaque fois il m’a été difficile de trouver le sommeil avec l’excitation du départ proche. 

On essaye de faire une sieste l’après- midi avec Camille mais sans succès et pour les mêmes raisons (excitation avant course). 

J’avoue encore ressentir la fatigue du voyage car je dors peu en avion et j’aurais aimé arriver un jour plus tôt sur l’île…mais c’est un détail. 

En parlant des détails, la préparation du matériel pour ce format de course nécessite d’en négliger aucun. On en reparlera par la suite mais je suis globalement satisfait de la préparation de mon matériel/alimentation, en tout cas, rien de rédhibitoire pour le bon déroulement de la course. 

Autre subtilité de ce format, les sacs à prévoir pour les bases de vie. En effet, nous restons des amateurs et n’avons pas un staff à nos côtés pour nous ravitailler. Donc il est indispensable d’être autonome sur son ravitaillement et de tout prévoir à l’avance. 

Par exemple, la quantité de nourriture nécessaire ne permet pas de tout prendre sur soi dès le départ. Il faut également prévoir des vêtements de rechange, plus au moins chauds en fonction de l’endroit où l’on se trouve (et donc devoir estimer ses temps de passage malgré les aléas de la course), de quoi recharger ses batteries (montre, frontale, téléphone), plusieurs paires de chaussette, du matériel de soin (strap, tapes, médicaments, désinfectant, nok), etc..

Et surtout boire et manger le plus que l’on peut durant cette journée d’avant course et en petite quantité (objectif de consommer 10000 calories). 

La nuit tombe et je sais que la prochaine fois que je reverrai le jour, je serai quelque part dans la montagne. 

Dès que l’on se rapproche du point de départ, on ressent clairement l’effervescence singulière autour de cette course, et l’on se fait déjà applaudir/encourager par absolument toutes les personnes que l’on croise. 

Nous sommes prêts à en découdre avec Camille et notre motivation est au plus haut à ce moment. 

Comme prévu je mets le bob signature de mon Papa au départ pour lui rendre hommage, et c’est en me prenant en selfie que j’ai l’impression de le voir à ma place. Grosse première émotion, et il y en aura d’autres.

Le départ est absolument dingue, je n’ai jamais vu cela. Des haies d’honneur sur plusieurs km, feux d’artifices, mini concerts. Je relâche toute la pression et me prends au jeu en participant comme je peux à cette fête. 

On comprend alors que cette course est une religion pour les Réunionnais. Jamais je pense avoir autant été encouragé sur une course. Cette empathie doit aussi s’expliquer par le fait que tout le monde connaît ici le menu qui va nous être proposé. 

Tout le monde sauf moi ! car j’ai volontairement refusé de regarder le parcours dans les détails par peur de l’appréhender. C’est un peu le côté paradoxal de la chose, on s’entraîne toute l’année pour ne négliger aucun détail mais on ne regarde pas le menu exact. 

Néanmoins, je n’y vais pas complètement à l’aveugle. J’ai retenu les conseils suivants : 

  • La course commence à Cilaos 
  • Eviter d’être dans Mafate en milieu de journée 
  • Le bloc de descente de Cilaos est trop technique pour le faire en courant, sinon entorse assurée. 
  • Mafate va te faire très mal, pense à regarder le paysage dans les moments les plus durs pour chercher du réconfort. 
  • La montée du Maïdo est un enfer
  • La fin est interminable 

Nous sortons de Saint Pierre et commençons les premières ascensions assez roulantes. Je me souviens avoir eu un autre moment d’émotion en croisant une cohorte de coureurs, ayant pris le départ en amont, et dont l’objectif est de faire vivre la course à une personne handicapé. Certes sur un parcours différent mais la cause est tellement formidable, j’en ai eu les larmes aux yeux. 

Nous sommes en plein milieu de la nuit mais croisons encore beaucoup de monde sur la route et souvent à des endroits pas vraiment propices. Les coureurs ne sont définitivement pas les seuls à ne pas dormir cette nuit-là. On verra que la nuit suivante sera beaucoup mais alors beaucoup moins animée dans Mafate 🙂 

En dehors de cette ambiance si singulière, j’avoue ne pas trop apprécier le début de course étant agoraphobe, j’ai hâte que la pelote s’étire pour pouvoir un peu respirer sans me sentir oppressé par le monde autour de moi. 

Je propose à Camille de ne pas traîner aux premiers ravitos, car impossible pour moi de me détendre dans ce brouhaha. 

Cela commence enfin à s’étirer lorsque nous arrivons à “Mare à boue”. Un des meilleurs moments pour ma part et pour plusieurs raisons : 

  • Nous arrivons au lever du soleil avec une vue magnifique sur le piton des neiges 
  • Nous sommes au km50 et mon ventre ne s’est pas manifesté donc j’en profite pour manger solide (rougaille saucisse !)
  • C’est assez calme, peu de monde, nous sommes assis dans l’herbe et le staff vient nous servir thé/café

Pour autant, il ne faut pas traîner ici sinon la fatigue va me rattraper. C’est un peu la manière avec laquelle je vais gérer la fatigue tout au long de la course, toujours faire en sorte qu’elle ne me rattrape pas ! 

Nous repartons en direction d’un gros morceau, coteau Kerveguen, qui va nous emmener jusqu’au point le plus haut du parcours à 2500 mètres. 

Je dis nous car nous avons réussi à ne pas nous perdre avec Camille malgré la foule de départ, et continuons sur une foulée mesurée pour se préserver pour la suite. Ce rythme permet aussi à mon estomac de ne pas s’emballer, et j’avoue être très agréablement surpris car il n’a jamais autant tenu de distance avant de lâcher. 

Jusqu’alors, 37km puis 45km puis 42km sur mes 3 courses de préparation avant de rentrer en mode zombie. Nous approchons du km60 et tout va bien. Je commence alors à m’enflammer en me disant que le ventre pourra peut etre tenit étant donné le rythme moins élevé si l’on compare aux autres courses. 

Camille doit faire une pause technique, je continue et il me rattrapera plus loin. Donc premier moment en solitaire sur cette course. Et les sensations sont plutôt bonnes. J’ai alors envie de me faire plaisir et de mettre un peu de rythme dans la montée en montant ma fréquence cardiaque à 140/150ppm. Et je me dis qu’au pire, j’attendrai Camille au prochain ravito. 

Quelle erreur de s’être emballé de la sorte, le monstre que j’ai dans le ventre se réveille finalement, au km 62…gargouillis et nausées qui vont à présent m’accompagner pour un petit moment. J’essaye de garder le moral, je réduis le rythme et je prends un vogalène en espérant que cela finisse par passer. Et je me souviens que lors de l’UTCAM, une pause de 1h30 a permis de faire passer la nausée donc je sais comment gérer la chose. 

Malgré tout, je n’ai pas envie de m’arrêter à ce stade par peur de sortir de ma course (et éviter de se faire rattraper par la fatigue et la démotivation).

Je décide de ne pas dépasser les 120ppm ce qui au final ne va pas régler la nausée mais au moins ne va pas amplifier le phénomène. Car par expérience, je sais que si je me mets à vomir, j’aurais franchi le stade de non retour (impossibilité de s’hydrater ensuite). 

Donc ma seule ligne de conduite = ne pas vomir pour finir. 

Arrivé au dernier ravito avant la fin de la montée de Kerveguen et la descente du bloc de Cilaos, j’accuse le coup et je me demande où se trouve Camille qui aurait dû me dépasser puisque j’évolue à marche réduite dépuis un petit moment. 

Et c’est là que je me retourne avec mes deux flasques dans les mains et que je tombe sur Camille qui me regarde droit dans les yeux mais sans me faire de signe particulier. Mon état actuel ne me permet pas de réagir, je finis la logistique de remplissage de flasque en me disant que Camille est en train de m’attendre pour continuer ensuite ensemble.

Mais ce n’est pas le cas, je ne vois pas Camille et je décide de m’asseoir et de l’attendre (il doit se cacher quelque part) puisqu’il m’a vu. Au bout de 10min, je me dis qu’il s’est passé un truc que je n’ai pas compris. La fatigue est certaine mais pas suffisante pour avoir déja ce type d’hallucination. 

Bref, je n’aime pas ne pas comprendre mais je suis ici pour courir avant tout, alors cours forrest !

Je ne le sais pas encore mais la prochaine fois que l’on se croisera avec Camille, ce sera à l’arrivée à la Redoute 🙂 

La dernier segment de montée de Kerveguen n’en finit plus et nous sommes en plein cagnard. Et même si je me restreins à 120ppm, mon état ne s’améliore pas, bien au contraire. 

Arrivé au sommet, je reste une bonne dizaine de minutes pour reprendre mes esprits. Car impossible dans cet état de faire la descente du bloc de Cilaos, réputée comme étant la plus technique du parcours. 

Et j’aurais bien fait ! Je me sens un peu mieux malgré quelques vertiges mais la nausée semble commencer à passer (merci au Vogalène). 

On ne nous aura pas menti, cette descente est aussi vertigineuse que technique. Je me fais énormément dépasser (comme à la fin de la montée), je déteste cela car je reste un compétiteur (avantage ou inconvénient ici ?) mais au moins je ne vais pas me blesser. 

Et j’avoue m’énerver un peu quand je vois certains prendre des risques, et indirectement faire prendre des risques aux autres à tenter des approches de dépassement peu conventionnelles. Je pense au rapport bénéfice/risque et me dis qu’ils n’ont rien compris car les quelques positions gagnées ne justifient pas le fait de se faire une cheville et d’abandonner. 

Bref, à chacun sa course. 

J’arrive enfin à la base de vie de Cilaos et pense peut être y retrouver Camille. J’appelle Morgane en arrivant qui me dit que Camille est en train d’en sortir. Je comprends alors que nos chemins se séparent ici car j’ai prévu de faire une petite sieste ici avec une pause de 1h30 au total. 

Et je comprends aussi que je vais devoir me lancer seul dans Mafate avec mon ventre délicat. Le schéma de course n’est plus le même, et c’est à ce moment que je comprends que je vais devoir me battre contre moi même, et que je vais être mon meilleur ennemi. 

Pour rappel, une fois rentré dans Mafate, il n’y a plus d’autre issue que d’en sortir à pied par le Maïdo. Sachant que l’assistance est quasi inéxistante étant donnée l’absence de routes (la logistique des quelques points de ravitaillement se faisant par hélico). 

Je regarde pour dormir sur un lit de camp mais la file d’attente me paraît trop importante et je préfère m’allonger dans l’herbe à l’ombre. Finalement, je ne me serai pas allongé longtemps car je me rends compte que je suis couché sur une fourmilière et je commence à bien me faire piquer ! 

Je prends cela comme un signe, ce n’est pas l’heure de dormir pour moi. Pas encore en tout cas. J’essaye de me ravitailler mais impossible d’ingurgiter sur solide, ce n’est pas l’heure pour cela non plus. 

Mais je vais mieux, plus vraiment de sensation de vomi. Je décide de partir de la base de vie après y être resté plus d’une heure pour reposer mon ventre mais sans dormir. 

Je croise Morgane à la sortie qui m’a fait la surprise de brandir un poster avec mon fils dessus. Je suis ému je ne m’y attendais pas, je pleure…

A présent, je suis motivé comme jamais pour entrer dans Mafate malgré le manque de sommeil, d’alimentation et malgré la nuit car je veux et je vais finir cette p**** de course. Mais à mon rythme ou plutôt le rythme imposé par mon ventre. Je suis vigilant, je sais au fond de moi qu’il peut se réveiller à n’importe quel moment. Et donc, j’amorçe la montée du Taïbit sans dépasser les 120ppm. 

Cette montée du col du Taïbit n’est pas si compliquée, ou alors la pause à la base de vie m’a requinqué ou les deux. J’en profite pour appeler mon pote/coach Thomas pour lui demander quelques conseils avant d’arriver sur Mafate.

Je suis notamment inquiet de ne pas avoir pu dormir mais Thomas me rassure en m’expliquant de ne pas chercher à forcer les choses, et que le moment arrivera quand il arrivera. 

Il fait encore jour quand j’arrive en haut du Taïbit et malgré quelques nuages, je découvre ce paysage surnaturel que m’offre le cirque de Mafate ! Un peu comme Jurassic Park mais sans les dinosaures, en tout cas j’espère 🙂

Arrivé au ravito de Marla, je constate que je n’ai absolument pas envie de dormir. La nuit commence à tomber et la température est bien descendue. Je ne vais pas tester longtemps sur Marlat de peur d’attraper froid. 

Je vais le regretter plus tard car mon ventre va à nouveau me jouer des tours. Si j’étais resté plus longtemps sur Marla peut être que….on ne le saura jamais.

J’avance à mon rythme avec le soleil qui se couche en remontant vers la plaine des Merles. Le cadre (paysage + ambiance) est absolument à couper le souffle (au sens propre comme figuré). 

Nous traversons plusieurs petites rivières et croisons encore quelques Mafatais au milieu de absolument nul part pour nous supporter. 

Mon ventre commence à nouveau à gargouiller, et je suis très frustré car je dépasse rarement les 120ppm. Il va falloir faire avec ! 

Passé la plaine des Merles, je me retrouve assez seul avec quasiment plus aucun coureur ni devant ni derriere. A certains moments, je me demande même si je suis toujours sur le bon chemin ….

Peut-être qu’ils sont tous en train de dormir et que je suis le seul à ne pas y arriver….beaucoup de pensées négatives commencent à s’accumuler dans mon esprit. 

Il est 2h du matin et ce moment seul dans Mafate sans dormir après une seconde nuit d’affilé sera mon pire moment. Mais à la fois le moment qui va rester à jamais gravé dans mes souvenirs ! Le côté paradoxal de cette aventure.

Durant ces quelques heures, j’aurais puisé très loin dans mon mental, certainement comme jamais. L’accumulation de l’effort, de la fatigue, de ne pas vraiment savoir où l’on se trouve, parfois se sentir perdu, et tout cela au beau milieu d’une nuit noir, sans aucun bruit et avec des écarts de température assez inpressionnants. 

En effet, je ne sais pas si j’hallucine déjà mais à certains moments il fait chaud comme en plein jour et à d’autres, il fait froid comme un hiver en montagne…

Ne pas chercher à vouloir tout comprendre, avance forrest. 

Et je me souviens du conseil suivant : “Mafate va te faire très mal, pense à regarder le paysage dans les moments les plus durs pour chercher du réconfort”. Pensée qui me fait d’autant plus rager puisque nous sommes dans la nuit noire !   

Dans la descente du sentier Scout, certains passages me semblent très vertigineux. Je n’y vois absolument rien mais la présence de ligne de vie accrochée au mur me laisse penser que j’évolue à côté du vide. 

C’est à ce moment que la batterie de ma frontale rend l’âme, au meilleur moment ! 

Je me retrouve seul dans le noir sur une ligne de crête à devoir chercher mon téléphone pour éclairer mon sac et chercher la batterie de secours. Je peste contre la loi de Murphy et ma chance manifeste… 

J’arrive au ravito de Aurere, et sort de mon “no man’s land” pour retrouver un peu de vie humaine. Je décide de me poser à l’extérieur sur un lit de camp pour essayer de dormir, sachant qu’il y a encore trop d’attente pour accéder à l’intérieur. Je me saucissonne dans ma couverture de survie, mais impossible de somnoler avec les bruits ambiants et les lumières des frontales. 

Encore une tentative échouée mais pas grave je me serai au moins un peu reposé. Je me ravitaille même si je suis toujours dans l’incapacité de prendre du solide. 

C’est horrible d’avoir faim mais de ne pas pouvoir vraiment manger. Je commence à me sentir dénutri et je redoute l’hypoglycémie. 

Je décide de me rationner toutes les 45min avec un mix de purée salée, de compote sucrée, et à présent j’ajoute de la grenadine dans l’eau à chaque ravito. Effectivement, la boisson d’effort ne passe plus (je m’en doutais) mais je décide de conserver les électrolytes pour éviter la fameuse hypoglycémie. 

Car je me dis que si j’additionne à la fatigue et à la nausée une belle hypoglycémie, on risque de me retrouver dans plusieurs jours desséché quelque part dans Mafate….

On continue, on ne lâche rien. Objectif sortir de Mafate, mais pour cela il va falloir gravir le monstre du Maïdo. 

En parlant de monstres, ça y est, je crois que je commence à halluciner !

Tout d’abord, au sol, je vois des insectes qui se déplacent par milliers un peu comme dans Indiana Jones. Ensuite je vois un scorpion qui commence à gonfler quand je me rapproche de lui. Et j’entends des bruits étranges, et j’ai l’impression que l’on m’observe. Je vois également des visages dans certaines pierres que j’enjambe.

Mais je n’ai pas peur, je sais au fond de moi que je suis en train d’halluciner. 

Dans la descente quelque part après Aurere, je me souviens avoir eu envie de pisser. Je ne réfléchis pas, je m’arrête pour faire mon besoin et c’est là que je me rends compte que je suis en train de pisser dans le vide !

Chose impossible en pleine journée étant donné que j’ai le vertige et je ne parle même pas de la dangerosité de l’exercice ! 

J’en rigole sur le moment, c’est ainsi que je me dis que j’ai perdu ma lucidité et que c’est peut etre le bon moment d’aller dormir un peu avant d’aborder la montée du Maïdo. 

Moi qui suis habituellement très pudique et qui aime le confort pour dormir, je ne me pose absolument aucune question dans ces conditions. Je mets le clignotant à droite, déballe ma couverture de survie, active le timer du téléphone sur 45min, et enfin j’arrive à trouver un peu de sommeil. Je ne regarde même pas où je suis, et je n’ai pas cherché à vérifier la non présence d’animal ou autre que j’aurais pu déranger. 

Sommeil est un grand mot, j’ai plutôt la sensation de faire des rêves éveillés. Je suis dans une autre dimension et le réveil va m’en sortir 45min après. 

Je sors de ma couverture transpirant et je me mets de suite à grelotter. Pas grave, cela va m’inciter à reprendre un bon rythme. 

Cette sieste m’a fait un bien fou ! Surtout moralement, je me sens prêt pour aller chercher le Maïdo. Et cela tombe bien, il se trouve juste devant moi ! 

Je regarde en l’air et je vois des points de lumière pensant qu’il s’agisse d’étoiles. Pas du tout, c’est en fait la lumière des frontales des trailers en train d’évoluer dans le Maïdo. 

Je suis tout en bas et je me rends compte de la hauteur du morceau à gravir. Et c’est à ce moment que mes nausées resurgissent. Au meilleur moment….

Je décide de ne pas attendre qu’elles passent, j’ai tellement envie de sortir de Mafate. Tant pis….

Cette ascension de 2000m commence par des marches, des grosses marches et se prolonge par un éboulis de gros rochers à gravir durant des heures. Tout cela avec la nausée, et je me maintiens toujours à 120ppm. 

Le lever du soleil offre un spectacle hallucinant du cirque de Mafate et je peux enfin apprécier le paysage et surtout comprendre dans quoi j’évolue 

Il reste environ 500m de D+ à gravir dans Maïdo quand arrive un moment très délicat. 

La personne qui escalade les rochers à côté de moi se rippe le genoux sur l’angle d’une caillasse. Et je vois en premier plan son ménisque se découvrir avec une plaie assez profonde. 

Cela fait des heures que j’essaye de contenir mon envie de vomir mais c’est plus fort que moi, je lâche tout à la vue de cette blessure. 

Le moment que je redoute depuis le début de la course est arrivé. Et je n’ai pas le choix, je dois finir l’ascension du Maïdo (les 500m de d+ restant) en mode zombie. Un autre moment très difficile dont je vais me souvenir à vie (moins insolite certes que seul dans Mafate).

Alors je me remémore le temps passé à l’entrainement, la raison du projet, ainsi qu’un groupe whatsapp de 60 personnes qui me suivent et que je ne veux pas décevoir. 

Je n’abandonnerai pas ! 

J’arrive enfin en haut, la délivrance, la sortie de Mafate et je reste une bonne heure au ravito pour récupérer. 

Je me sens mieux, même si je n’ai toujours pas mangé solide malgré ces nombreux efforts accumulés. Mais le sentiment d’être sorti de Mafate, le fait d’avoir passé les principales difficultés, et la base de vie de “Ilet Savannah” en bas de la descente du Maido (17km) qui m’attend, permettent de recharger à bloc ma motivation et mon mental. 

Ce n’est pas encore fini, il faut rester lucide mais je commence à présent à projeter un horaire d’arrivée, c’est bon signe ! 

La descente est assez roulante, et mon ventre s’est calmé, je peux enfin m’exprimer. J’emmène un train d’une vingtaine de traileurs dans la descente, pour me retrouver à seulement deux après quelques minutes. 

Quel plaisir d’inverser la tendance et de pouvoir dépasser et non plus se faire dépasser ! Mon orgueil de compétiteur est ravi.

Arrivé à la base de vie, je remarque que celle-ci dispose d’une assistance médicale (la première du parcours en fait). Je trouve la toubib et lui raconte mon histoire. Cette dernière me semble alors avoir pitié de moi, en tout cas j’ai l’impression d’avoir une écoute et une attention particulière. 

Elle me fait allonger sur un lit de camp, me pose une perfusion de glucose et m’administre un médicament beaucoup plus puissant que le vogalène (je n’ai pas retenu le nom dommage). 

Je reste quelques dizaines de minutes allongé pendant lesquelles je suis au petit soin puisque une pédicure m’est aussi proposée. Je commence à partir dans la 3ème dimension en me souvenant de la nuit dernière et c’est à ce moment que la toubib me réveille en m’indiquant que mes constantes sont ok et que je peux continuer. 

Elle me conseille de manger du solide à présent, j’hésite mais j’ai envie de lui faire confiance. 

Au final, je serai resté 1h30 dans cette base de vie et j’en ressors comme neuf.

Restent 25km et 1200m d+, j’ai envie de les faire pleine balle, je me sens enfin tellement mieux. 

Je rattrape énormément de traileurs, ainsi que plusieurs alignés sur le trail de Bourbon (100km) qui n’ont pas beaucoup du se faire passer par des dossards jaunes (la couleur pour le format de la diagonale des fous). 

J’arrive à la possession où je retrouve Morgane qui me dit qu’il reste à priori 8h de course. Si tel est le cas, je te tiendrai pas à ce rythme et je ne comprends pas comment l’on peut mettre 8h avec la distance restante. 

Au final, petite surprise suite à un récent cyclone, le parcours a dû être modifié sur la fin. Ce qui a rallongé la distance et le dénivelé. Personne ne sait vraiment combien il reste, c’est le sujet qui agace et qui est au bout des lèvres de tous les coureurs que je rencontre dans ma remontada. Et personne n’aura la même version….

Ces derniers km qui comprennent le chemin des Anglais sont une sorte de bouquet final du menu qui nous a été proposé depuis le début en termes de diversité des difficultés. 

Je peste intérieurement en traitant les organisateurs de tous les noms. Les petites pierres pointues, celles qui glissent, celles qui ne glissent pas, celles qui bougent, les rochers, les racines, les galets, la poussière, les trous….

A présent c’est une évidence, tout est fait à dessein pour user ton physique et ton mental et te rendre fou ! 

Je repense notamment à la descente du chemin des Anglais, une sorte de piste noire en termes d’inclinaison, avec des pierres espacées de manière aléatoire et ultra glissante pour que tu puisses bien te cogner sur tes nombreuses ampoules et décoller les ongles qui sont encore accrochés. 

A présent cela fait plus de quarante heures que pour chaque foulée, mon cerveux fait le calcul pour la positionner de la meilleure des manières et éviter de trébucher. Evidemment, ce travail est fait en « arrière plan » par mon système nerveux autonome, c’est la base pour un humain qui se déplace. Mais après plusieurs heures, il devient de plus en plus difficile de rester concentré. C’est une des raisons pour lesquelles le temps de récupération est énorme suite à un ultra trail. On parle de 3 semaines minimum non pas pour que les muscles récupérent mais pour que le système nerveux autonome retrouve ses repères.

Arrive enfin la dernière montée, celle du Colorado.

“Seulement” 900m de dénivelé, il faut prévoir environ 3h puis 1h pour la descente, et je commence à pouvoir estimer mon heure d’arrivée (hyper important pour le mental). 

Dans cette dernière montée de nuit, je vais avoir de plus en plus d’hallucinations. La plus frappante, j’ai confondu une famille en train de faire un barbecue avec un arbuste….

Arrivé au dernier ravito, on nous demande d’enfiler le maillot de la course pour l’arrivée. Celui que j’ai gardé humide dans mon sac depuis le début et qui sent l’animal mort. Mais je pense être pret à tout faire pour me sortir de cet enfer ! 

La dernière descente sera très technique et n’en finit plus. On voit le stade de la Redoute qui ne se rapproche pas, j’ai l’impression de faire les 21 virages de l’Alpe d’Huez mais sans descendre. 

J’ai pitié d’un mec devant moi dont la frontale vient de rendre l’âme et je reste avec lui pour l’aider à descendre avec la mienne. 

A 500m de l’arrivée, je sors le bob de mon Papa, tout autant humide que mon maillot, et je commence déjà à sangloter. 

L’arrivée après cette dose d’effort est toujours trop courte, on a l’impression que le temps nous vole le moment et on aimerait appuyer sur pause. 

Morgane, Camille (arrivée 1h30 avant) et d’autres attendent sur la ligne que je passe en levant mes deux index vers le ciel en hommage aux deux personnes disparues pour qui j’ai couru durant 47 heures. 

Cette course n’est pas une simple épreuve d’ultra endurance. Cette course est faite pour te mettre à bout en rongeant progressivement ton mental, ton physique et ton moral. Mais cette course est paradoxale et te fait vivre des instants que jamais tu ne pourras oublier. 

Cette course t’apprend à sortir de ton monde aseptisé pour retrouver tes besoins primaires à savoir dormir, boire et manger et les apprécier comme jamais tu n’as pu les apprécier. 

Enfin, le compétiteur que je suis s’était entrainé pour finir devant et surtout pour ne pas passer son temps à se faire dépasser. Mes problèmes de ventre associés à la difficulté singulière de cette course m’ont encore appris l’humilité et faire face à une adversité que je n’avais jamais connu. 

Je ressors donc plus fort et grandit et je pense avoir encore enormément appris sur moi même. 

Aux organisateurs je vous déteste mais je vous aime. Mais pas autant que les bénévoles qui participent grandement au fait que la Diagonale des fous soit une course complètement à part. 

Pour toi Papa, pour toi Rébecca.

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